Le jeudi 31 mars 2005

Photo Bernard Brault, La Presse

Martin Caron se prépare à embarquer sur la glace de l'aréna Camilien-Houde, à Montréal, pour un match de la ligue de hockey gaie les Dragons.

Gai, le sport

Mario Girard

La Presse

Lorsqu'il était plus jeune, Martin Caron jouait au hockey avec les Draveurs de Trois-Rivières et les Tigres de Victoriaville, deux équipes de la Ligue junior majeure du Québec.

Dans le vestiaire, il entendait souvent des blagues de «tapettes». Jamais les farceurs ne se sont demandé si ces commentaires pouvaient le blesser. Aujourd'hui paysagiste, Martin joue pour garder la forme avec les Dragons, une ligue gaie, mais surtout, une ligue de hockey.

À l'été 2006, Montréal sera l'hôte d'un immense rassemblement où sont conviés tous les sportifs gais de la Terre: Rendez-Vous Montréal 2006, les premiers «Outgames» mondiaux.

La préparation de ces jeux - où 4000 athlètes sont déjà inscrits - crée une effervescence grandissante au sein des associations, ligues et équipes sportives gaies de Montréal qui regroupent près de 1500 adeptes de sport.

À Montréal, des dizaines de clubs sportifs sont ouvertement gais. Si certains déplorent la ghettoïsation que suscite cette manière de faire, d'autres croient au contraire que ces regroupements sont essentiels pour offrir des oasis de paix aux gais, car les milieux sportifs ne sont pas encore tous aussi ouverts qu'ils le souhaiteraient.




«S'il existe des équipes et des ligues sportives gaies, c'est pour offrir une chance à tous les exclus, dit Alex Rushdy, coordonnateur de la ligue de basketball les Gaipards qui réunit une trentaine de joueurs. Pensez à tous ces jeunes gais efféminés qui, dans la cour d'école et dans les gymnases, étaient les derniers recrutés, ou pire rejetés, quand venait le moment de former les équipes. C'est très dur pour un enfant ou un adolescent. Ces gens ont grandi et ont envie aujourd'hui de faire du sport. C'est pour eux qu'existent ces clubs.»

Le sport permet aussi de se retrouver entre gais à l'extérieur des raves et autres partys, nettement moins bons pour la santé et la ligne... «Si les gais choisissent de pratiquer un sport entre eux, c'est aussi pour des raisons sociales. C'est une occasion de rencontrer des gens d'une culture similaire sans pour autant passer par le circuit des bars», dit Philippe Colas, président du club d'aviron Odawagan.

Sport et homophobie

On a souvent dit que le milieu sportif faisait preuve d'hostilité à l'égard des homosexuels. Rappelons l'épisode des 64 personnalités sportives qui avaient toutes décliné l'offre des organisateurs du Défilé de la fierté en 2002. Déçus de ne recevoir aucun écho de la part de ces personnalités, les organisateurs avaient platement fait circuler des voitures vides dans le cortège.

Cette attitude du milieu sportif cache toutes sortes de formes d'homophobie qui passent souvent par un humour douteux. «C'est vrai qu'il y a souvent des malaises liés à de mauvaises blagues. La majorité des gais se taisent et endurent», dit Barbara Ravel, étudiante en kinésiologie à l'Université de Montréal qui prépare sa thèse de doctorat sur les identités sexuelles non conventionnelles et féminines dans le sport.

Selon la jeune femme, il y a encore plusieurs batailles à mener. «Les entraîneurs ont un rôle important à jouer là-dedans. S'ils sont ouverts, ils peuvent calmer les esprits et créer un climat de tolérance.»

À propos des commentaires homophobes qu'il a entendus durant sa carrière de hockeyeur junior, Martin Caron croit qu'il ne faut pas non plus trop dramatiser. «C'est comme les blagues de blondes, à un moment donné, mieux vaut en rire.»

Les joueurs des cinq équipes des Dragons se rencontrent tous les vendredis soirs à l'aréna Camilien-Houde, près du Village. L'atmosphère est cool et décontractée. «Les autorités municipales sont très correctes avec nous», dit l'un des joueurs, Charles Boyer, qui a vécu une curieuse expérience aux Gay Games de New York en 1994.

«Les autorités de l'aréna où on jouait ont refusé de nous donner accès aux douches. Ils avaient peur que ça dégénère en orgie. Cette affaire est montée jusqu'au bureau du maire Rudolph Giuliani. On nous a finalement ouvert les douches au bout de deux jours.»

Dans l'ensemble, le milieu sportif gai est plutôt satisfait de l'ouverture d'esprit qui règne à Montréal. «Quand j'ai travaillé à présenter la candidature de Montréal aux Gay Games de 2002, puis de 2006, je suis entré en contact avec une trentaine de fédérations sportives dites hétéros, raconte Philippe Colas. À part un seul dirigeant, tous les autres m'ont offert leur appui. J'ai été accueilli de manière extraordinaire.»

Les athlètes professionnels

Il faut évidemment faire une distinction entre le sport amateur et la situation des athlètes professionnels pour lesquels les enjeux sont fort différents. Le médaillé d'or et détenteur de sept records mondiaux en natation, Mark Tewksbury, a fait ce qu'on appelle son coming-out il y a six ans. «C'est très difficile pour un athlète professionnel de parler de son homosexualité. Il y a l'entraîneur, ceux qui s'entraînent avec toi, le public, les membres de la famille et les commanditaires. Même si j'ai entendu beaucoup de commentaires homophobes durant ma carrière, j'ai préféré me taire», dit-il.

Mark Tewksbury a attendu la fin de sa carrière pour parler de son orientation sexuelle et ainsi rejoindre le petit groupe de champions sportifs qui ont un jour abordé la question de leur homosexualité: les footballeurs américains Esera Tavai Tualo et David Kopay, le joueur de baseball Billy Jean, le boxeur Mark Leduc, les joueuses de tennis Martina Navratilova, Amélie Mauresmo et Conchita Martinez, le patineur Brian Orser, le plongeur Greg Louganis et le coureur Derrick Peterson.

Selon Barbara Ravel, il est plus difficile pour les hommes gais de pratiquer un sport avec des hétéros à cause de la virilité que le sport tient à symboliser. «Les femmes parlent plus facilement de leur orientation sexuelle aux autres membres de leur équipe. Si on leur pose la question, elles répondent la plupart du temps franchement.»

Cela dit, aucun athlète n'est obligé de parler de son identité sexuelle. Cet aspect de sa vie, il peut très bien garder cela pour lui. «Un sportif de haut niveau a besoin de se sentir en confiance avec tous les éléments qui l'entourent pour bien performer», dit Mark Tewksbury, qui assure avec beaucoup de fierté la coprésidence de Rendez-Vous Montréal 2006. «Son homosexualité devient un problème si elle l'empêche de se concentrer. Moi, jusqu'à la fin, j'ai su comment composer avec cela.»

Sectarisme

On reproche souvent aux homosexuels et aux lesbiennes de se replier sur eux-mêmes en créant des événements, des endroits ou des quartiers thématiques conçus pour les rassembler. En réagissant à une forme d'exclusion dont ils se disent victimes, les gais seraient-ils eux-mêmes en train de nourrir un esprit sectaire?

«Pas du tout, dit Charles Boyer. On ne ferme la porte à personne. Parmi nos 70 joueurs, une bonne vingtaine sont hétéros. Ils préfèrent jouer avec nous, car ils aiment notre philosophie de jeu, beaucoup plus cool et amical. Tout se passe super bien. Le seul problème que nous avons eu avec un straight en fut un d'ego. Après quelques matchs, il s'est rendu compte qu'il n'était pas le meilleur.»

Au sein des rameurs du club Odawagan, il y a aussi des membres qui ne sont pas gais. «À un moment donné, je me suis même posé la question à savoir si nous étions vraiment une équipe gaie», dit Philippe Colas.

Mark Tewksbury se défend bien d'être associé à un événement qui ferait preuve d'exclusion. «Nous tenons à inclure tout le monde. Si les gais commencent à devenir ségrégationnistes, imaginez les autres.»

Il existe également des cas où des sportifs homosexuels ne cherchent pas à faire nécessairement partie de clubs gais. Habitués à un certain niveau ils recherchent d'abord le défi. «Ces gens pratiquent souvent leur sport depuis leur enfance. Ils excellent en soccer ou en water-polo et, rendus adultes, ils recherchent un calibre à leur niveau, ce qu'ils ne peuvent pas toujours retrouver dans les clubs gais», explique Barbara Ravel.

Au retour des Gay Games de Sydney en 2002, les rameurs du club Odawagan ont réalisé que pour améliorer leur performance, ils devaient se mesurer à des joueurs de plus haut calibre. Un peloton de neuf joueurs a été formé afin d'affronter des joueurs d'équipes dites hétéros. «Ça nous force à nous dépasser. Ils ne savent pas que nous sommes gais et ils n'ont pas à le savoir. On va là pour ramer, pas pour parler de nos vies», dit Alex Rushdy.

Chaque année, Martin Caron retourne dans sa La Tuque natale avec les membres des Dragons afin de participer à un tournoi qui rassemble 35 équipes «hétéros» de hockey amateur. «Ma famille et mes amis viennent nous encourager. L'an dernier, on s'est rendu en demi-finale, dit-il avec fierté. Nous ne sommes pas perçus comme des gais, mais comme des joueurs de hockey.»


  

 

 

 

 

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